
Wal-Mart se lance dans le bio
18 mai 06Fabien Deglise, le devoir jeudi 18 mai 2006
«Le géant américain de la distribution Wal-Mart s'apprête à faire un petit virage vert. Dès l'automne prochain, plusieurs de ses magasins au Canada vendront en effet des produits biologiques. Cette décision est accueillie timidement par plusieurs acteurs de ce secteur et de vieux routiers du bio qui, tout en saluant cette initiative, craignent de voir l'esprit de l'agriculture biologique perverti par la machine Wal-Mart.
Par ailleurs, la multinationale veut également mettre un peu d'éthique dans ses magasins au Québec en faisant entrer du café équitable dans une vingtaine de succursales au cours des prochaines semaines, et ce, afin d'évaluer l'intérêt de ses clients pour ce café qui provient d'une filière censée rapporter davantage de revenus aux producteurs des pays du Sud qu'aux intermédiaires du Nord.
«La présence du bio chez Wal-Mart, c'est à la fois une menace et une bonne occasion», a commenté hier Frédéric Paré, de l'organisme Équiterre, qui fait la promotion de l'agriculture biologique au Québec. «D'un côté, ce réseau de distribution va permettre à ce type de produits de toucher un plus grand nombre de consommateurs. Mais il n'est pas certain que la philosophie de l'entreprise [des bas prix, entre autres] fasse en sorte que les producteurs reçoivent une juste rétribution pour leur travail.» Après leur introduction aux États-Unis en juin prochain, les produits biologiques doivent faire leur apparition dans les magasins canadiens de l'empire Wal-Mart dès l'automne, a confirmé au Devoir Yanik Deschêne, porte-parole de l'entreprise pour l'est du Canada.
Les céréales, les préparations de macaronis au fromage, les aliments pour bébés et les graines de lin en version biologique doivent être les premiers produits bios offerts aux adeptes de cette vaste chaîne de distribution. On en vendra tout d'abord dans les trois Super Centers, ces magasins à rayons intégrant une épicerie, que Wal-Mart se prépare à construire en Ontario, a indiqué M. Deschêne, et ensuite dans l'ensemble des 272 magasins du réseau Wal-Mart au pays.
La division canadienne de la multinationale américaine planche également sur la vente dans ses commerces de vêtements fabriqués à base de textiles biologiques (coton et lin), a expliqué M. Deschêne. Ces produits sont actuellement vendus aux États-Unis. Leur avenir dans les Wal-Mart du Canada n'est toutefois pas encore assuré.
En faisant une place aux produits biologiques sur ses rayons, Wal-Mart nie vouloir redorer son image. Celle-ci est régulièrement égratignée par des conflits de nature syndicale ou encore par des révélations au sujet des conditions de fabrication de plusieurs produits en vente dans ses magasins. «Ce n'est pas une question d'image, a dit M. Deschêne. Nous faisons ça simplement pour répondre aux besoins des consommateurs.»
Les consommateurs devraient d'ailleurs être les grands gagnants de ce virage, croit Benoît Girouard, président de l'Union paysanne biologique, en raison de la politique de bas prix, chère à l'entreprise, qui devrait s'appliquer aux produits affichant une certification biologique. Dans les pages du New York Times, Jim Fleming, responsable du marketing de la multinationale, évoquait récemment une majoration de prix de 10 % par rapport aux équivalents dits conventionnels. «Les producteurs ne risquent toutefois pas d'en dire autant, ajoutait-il. Une fois sur les tablettes, la philosophie du bio pourrait être malmenée.»
Gérard Bouchard, président de la Fédération d'agriculture biologique, le croit aussi. «Il va falloir avoir Wal-Mart à l'oeil, a-t-il dit. Pour assurer des prix peu élevés aux consommateurs, c'est encore une fois les producteurs qui vont en faire les frais. Oui, nous avons besoin de réseaux solides de mise en marché, mais il faut aussi que ces réseaux respectent l'esprit du biologique.» Cet esprit, en opposition au modèle agricole répandu, préconise une agriculture à visage humain et un partage équitable de la richesse mais va aussi à l'encontre d'une industrialisation et d'une standardisation à outrance.
Or, pour combler les volumes d'achat de la multinationale de la distribution, cette industrialisation du bio est sans doute inévitable, craint Frédéric Paré. «Ça marchandise la production biologique, a-t-il dit. Il y a d'ailleurs un risque de banalisation du bio qui, à terme, pourrait nuire à sa crédibilité.»
Pour Robert Beauchemin, président dans la Table-filière biologique du Québec, cette image du bio pourrait aussi être altérée par le fait que Wal-Mart se tournera sans doute vers l'importation pour approvisionner ses magasins en produits biologiques. «Le Québec n'est pas autosuffisant dans ce domaine, a-t-il résumé. D'où vont venir les céréales ? Des États-Unis ou d'ailleurs, sans doute», contribuant ainsi à l'entretien d'un secteur biologique «à deux vitesses», a ajouté M. Paré : commercial et globalisé d'un côté, confidentiel et local de l'autre. «Mais pour nous, un produit bio qui n'est pas mis en marché par une communauté de proximité perd un peu de son sens», a-t-il ajouté.
Malgré ces écueils et les débats qui les accompagnent, le secteur biologique jouit d'une popularité croissante depuis quelques années au Québec et au Canada dans le domaine alimentaire et, tout récemment, dans celui de la mode. Ces produits s'inscrivent en effet dans un courant qui met l'accent sur une agriculture plus respectueuse de l'environnement en proposant entre autres de bannir l'utilisation de pesticides chimiques dans les cultures mais aussi d'accorder plus de considération au bétail. Ce courant reçoit de plus en plus d'écho au sein de la population.»
Maintenant on fait quoi? On rit ou on pleure?
